Il fut un temps où Alexandre Adam était le conseiller d’Emmanuel Macron pour les affaires européennes. Son bureau à l’étage au 2 rue de l’Élysée, où loge la cellule diplomatique de la présidence, donnait sur les jardins des Champs-Élysées et, plus loin, le Grand Palais. Un spectacle époustouflant pour ses homologues étrangers de passage à Paris, certains s’en souviennent encore.
Quatre ans plus tard, le voici à Bruxelles, où Alexandre Adam s’assied depuis septembre 2024 dans le siège de directeur adjoint du cabinet d’Ursula von der Leyen. Les visiteurs doivent désormais emprunter un couloir blanc et sans apparat pour trouver son bureau, perché au 13ᵉ étage du Berlaymont, siège de l’institution. Les baies vitrées offrent une vue plongeante sur la rue de la loi, l’artère balafrant le quartier européen, et le bâtiment Justus Lipsius du Conseil, lequel n’a pas le charme des palais Grand Siècle.
Les lieux ne manquent toutefois pas d’atouts. En s’installant là, le diplomate français s’est rapproché du pouvoir. Lui qui devait jadis traverser la rue pour se rendre à l’Élysée partage aujourd’hui le même couloir que Björn Seibert, le puissant directeur de cabinet, et Ursula von der Leyen en personne. D’un bond, il peut aller toquer à leur porte. Une position stratégique dans ce pack fonctionnant selon ses propres règles, sans le rituel de la réunion de cabinet hebdomadaire. Pour se faire entendre, il faut souvent parler en petit comité, à deux ou trois.
Pari osé
À 45 ans, Alexandre Adam occupe donc un poste de prestige, au point qu’un vieux camarade de promo, employé aujourd’hui dans les étages inférieurs de la Commission, se garde de toute familiarité lorsqu’il le croise au pied du navire amiral.
Mais ce prestige est-il gage d’influence ? Le pari est osé quand il prend le chemin de Bruxelles. Trois raisons à cela. Un : Alexandre Adam a jusqu’ici fait toute sa carrière dans l’administration française et n’a des rouages de la Commission qu’une connaissance extérieure. Deux : quand il débarque, le job est resté vacant depuis le départ de sa prédécesseure, Stéphanie Riso, voici plus d’un an ; le cabinet a appris à tourner sans numéro deux. Enfin et surtout : Björn Seibert forme depuis de nombreuses années un tandem d’acier avec Ursula von der Leyen et garde la maîtrise d’un grand nombre de dossiers.
« Personne d’autre que Björn n’a vraiment de poids, c’est l’homme de confiance absolu de la présidente », juge un familier de la Commission. La direction adjointe, « c’est un job infernal », poursuit un autre, presque inquiet, qui tient Alexandre Adam en grande estime.
À son arrivée, le Français a néanmoins des cartes dans sa manche. Il est germanophone, même si les relations avec ses deux supérieurs se font d’abord en anglais. Et le diplomate n’atterrit pas en terre tout à fait inconnue. En sa qualité de conseiller d’Emmanuel Macron, il a pratiqué Ursula von der Leyen plusieurs années durant. Il connaît les deux mondes.
« Pas trop français »
Pour ne rien gâcher, « il n’est pas trop français » dans ses manières, estime un haut responsable à la Commission. Un compliment à Bruxelles, où les fonctionnaires parisiens traînent une réputation de raideur. Lui paraît accessible. Il est « sympa », disent ses interlocuteurs, passe vite au tutoiement, de rigueur à Bruxelles, et fait rire ses voisins de table dans les dîners. L’humour, chez lui volontiers caustique, est une corde qu’il est bon de maîtriser pour un diplomate.
Pour éviter d’être le second en tout, il négocie en arrivant un portefeuille de dossiers qu’il affectionne : les relations avec le Royaume-Uni, l’élargissement et l’Ukraine. Stéphanie Riso, qu’il consulte, lui conseille de s’emparer également du futur cadre financier pluriannuel, le monstre budgétaire européen, dont les négociations ont déjà démarré pour la période s’étalant de 2028 à 2035. Il suit aussi de près les travaux sur la défense et, de plus en plus, la mise en œuvre des mesures inspirées du rapport Draghi de septembre 2024 sur la compétitivité. « Il a un périmètre d’action bien défini, qui lui permet d’exister », dit-on en interne. Son titre lui donne aussi accès aux deux principaux cercles de pouvoir à la Commission, la réunion des directeurs de cabinet du lundi et celle des commissaires, en général le mercredi.
À ces tâches s’en ajoute une autre, celle-ci absente de sa fiche de poste officielle. Il est chargé de faire valoir le regard français sur les dossiers. Ça ne veut pas dire que Paris sort systématiquement triomphant des arbitrages rendus à la Commission – preuve en est le projet d’accord commercial avec le Mercosur, qu’Ursula von der Leyen est allée boucler en Uruguay, en décembre 2024, au grand dam de Paris. Mais c’est le jeu normal des influences croisées.
L’équilibre entre Emmanuel Macron et Ursula von der Leyen
L’art, pour lui, consiste à concilier la loyauté à Ursula von der Leyen, sa patronne, et la fidélité à Emmanuel Macron, qu’il n’a jamais rompue, même après la dissolution de juin 2024, qui a laissé tant de troupes présidentielles hébétées. « Il a réussi à trouver l’équilibre », dit un observateur français. Durant les sommets européens, on le voit encore passer au 9ᵉ étage du Conseil, où patiente la délégation française pendant qu’Emmanuel Macron disserte à huis clos avec ses pairs. Il soigne aussi son réseau tricolore et participe aux rendez-vous rassemblant la colonie des Français dans les cabinets, organisés par le bras droit de Stéphane Séjourné, Bertrand L’Huillier. Mais jamais il n’a été soupçonné de duplicité.
« Quand je lui parle, c’est comme si je parlais à Björn », juge un diplomate haut placé dans les institutions, pour qui le Français a parfaitement assimilé les positions de sa présidente.

Double coup de pouce
Alexandre Adam a donc appris à évoluer dans son nouvel environnement. Une mue pour ce pur produit de la filière européenne du Quai d’Orsay. Cet Alsacien d’origine – un grand-père « malgré nous » durant la Seconde Guerre mondiale, des ascendants dans la région au moins depuis le XVIᵉ siècle – s’est formé à Sciences Po Strasbourg et au Collège d’Europe à Bruges, deux voies royales pour les étudiants se rêvant une carrière européenne. À Bruges (promotion Montesquieu, 2004-2005), il fait la connaissance d’un certain Clément Beaune, qui loge comme lui à la résidence Biskajer. « Ils sortaient tous deux du lot », se souvient un camarade commun. Les deux condisciples ne fréquentent pas toujours les mêmes bandes et ne sont pas semblables en tout ; Clément Beaune a une sensibilité sociale-démocrate, Alexandre Adam, une fibre démocrate-chrétienne, au centre-droit. Ce qui ne les empêche pas de soigner de bonnes relations ni de se livrer au même numéro potache lors de la soirée française, rite de chaque promotion du collège. Clément Beaune choisit évidemment la filière politique, Alexandre Adam s’oriente vers le droit.
C’est donc naturellement qu’il intègre, à sa sortie, la direction des affaires juridiques du Quai d’Orsay. Puis il passe à la représentation permanente à Bruxelles, où il fait la connaissance de l’ambassadeur de l’époque, Philippe Étienne, qui devient son premier sponsor. Alexandre Adam le rejoint ensuite à l’ambassade de Berlin, puis à l’Élysée, où le même Philippe Étienne devient le premier conseiller diplomatique de Macron président.
Double coup de pouce du destin. Alexandre Adam est appelé non seulement par son ancien chef, Philippe Étienne, mais aussi par Clément Beaune, son ex-voisin de chambrée à Bruges, qui a intégré à Bercy le cortège des premiers macronistes et entre en 2017 à l’Élysée comme conseiller Europe. Alexandre Adam devient son adjoint.
Ce n’est pas qu’un simple choix de carrière pour Alexandre Adam, qui adhère au discours du président trentenaire. Il a lu Révolution, manifeste du macronisme première période, et écouté le candidat, venu discourir en janvier 2017 à la prestigieuse université Humboldt de Berlin. Le voici conquis. Il prend sa carte à En Marche, qu’il n’a jamais rendue. Plus tard, il participera à la rédaction du programme de Renaissance pour les élections européennes de 2024.
« Méticuleux et technique »
À l’Élysée, il fait équipe avec Clément Beaune, chez qui perce déjà le futur politique. « À l’époque, Alexandre passait pour le juriste de la bande, le plus méticuleux et technique, relate un témoin. Mais il faut toujours essayer de dépasser les apparences avec lui. » Le technicien se révèle stratège, un œil sur l’Europe centrale et les Balkans, presque « think-tankeur » dans sa façon de concevoir la grande Europe, par-delà les Vingt-Sept. Et le conseiller austère au premier abord est en réalité « un être bouillonnant ». Et même, un « caractère bien trempé », capable un jour de raccrocher en pleine réunion téléphonique avec ses camarades de la filière européenne parce que la tournure de la conversation lui déplaît.
Il prend du galon à l’Élysée, où il succède en 2020 à Clément Beaune lorsque celui-ci est promu au grade de ministre. C’est donc lui qui conseille Emmanuel Macron au premier semestre 2022, en plein pic d’actualité européenne. La Russie déclenche en février sa guerre contre l’Ukraine, durant la présidence française du Conseil de l’Union européenne (PFUE), le tout sur fond de campagne présidentielle. La pression est maximale. Les journées s’achèvent rarement avant 23 h, les mails ne tarissent qu’à minuit passé et les réunions empiètent sur les soirées du dimanche. De cette époque naît la Communauté politique européenne, club des chefs d’État et de gouvernement de toute l’Europe (Russie et Bélarus exceptés), dont lui et quelques autres soufflent l’idée à Emmanuel Macron durant la PFUE.
À sa demande, Alexandre Adam sort de la lessiveuse au second semestre 2022 et se fait nommer au Conseil d’État. Il y mène une double vie. Le jour, il exerce ses fonctions de haut magistrat, le soir venu, il entretient son goût pour les affaires européennes, réfléchit à l’élargissement, s’échappe le temps de conférences dans d’autres capitales et ne manque rien des sommets européens, qu’il s’arrange pour se faire débriefer au téléphone. Il prend du champ, mais si peu. Ses proches le voient trépigner. Au fond, il ne quitte pas son costume d’origine, celui de diplomate, lui dont le livre de référence est un roman qui peut se lire comme un manuel de la discipline, Saint-Germain ou la Négociation, de Francis Walder – récit de pourparlers de paix, en 1570, pendant les guerres de Religion. Déjà à cette époque, on lui propose le poste d’adjoint de Björn Seibert, mais il a alors un engagement de deux ans au Conseil d’État auquel il ne peut se dérober.
« Question épineuse »
La fin de ce bail coïncide avec le début du deuxième mandat d’Ursula von der Leyen. C’est ainsi qu’il arrive au cabinet de la présidente, tout juste reconduite pour cinq ans. S’il ne prend pas la tangente d’ici là, son avenir est tracé jusqu’en 2029.
Après ? On lui promet un destin de « grand ambassadeur ». Nombre de diplomates l’imaginent un jour à la tête de la représentation de la France auprès de l’Union européenne, peut-être le poste le plus stratégique pour la France en Europe – ex æquo avec celui de « sherpa » à l’Élysée. « Il serait très bon là-dedans », anticipe un proche. Un diplomate français le classe aujourd’hui parmi les trois meilleurs de la filière européenne, « facile ».
Mais des élections se profilent, en 2027 au plus tard, et personne n’exclut une alternance à l’extrême droite, qui balaierait ce qu’il reste de la Macronie. Le cas échéant, difficile de l’imaginer servir un pouvoir si contraire, sur la vision européenne, au Président qu’il a conseillé. Que faire alors ? « L’art diplomatique s’accommode volontiers de reporter à plus tard une question épineuse », professe le seigneur de Malassise, narrateur de Saint-Germain ou la Négociation.