La question revenait avec insistance, à mesure que les tensions montaient entre l’État et EDF, tant au sujet de l’accord post-Arenh que du programme de nouveau nucléaire : Luc Rémont avait-il encore un avenir à la tête de l’électricien ? Les menaces d’éviction se faisaient déjà entendre sous le précédent gouvernement. Mais c’est à l’issue du Conseil de politique nucléaire du 17 mars que le divorce entre l’exécutif et le PDG d’EDF a véritablement semblé inévitable.
Deux jours plus tard, le ministre de l’Énergie et de l’Industrie se fait sévère devant le Sénat. Les objectifs de l’accord État-EDF concernant la vente de l’électricité nucléaire aux industriels tricolores sont « très loin[s] d’être atteint[s] », tance Marc Ferracci. « Le gouvernement est déterminé à ce qu’EDF respecte [ses] engagements […] et nous ferons tout ce qui est nécessaire pour cela », affirme-t-il, comme pour prévenir que le sort de Luc Rémont est scellé.
« Cette décision s’imposait »
Cette menace prend corps le 21 mars dans l’après-midi, lorsque le ministre de l’Économie, Éric Lombard, reçoit Luc Rémont pour lui annoncer qu’il est remercié. Le communiqué de l’Élysée qui s’ensuit est laconique : il se contente d’introduire le nom de son successeur, Bernard Fontana, actuel PDG de Framatome.
Si, dans les rangs d’EDF, la certitude émerge que les industriels ont eu la peau du capitaine sur l’autel des difficultés à signer des contrats d’allocation de production nucléaire, de plus en plus évidentes ces dernières semaines – « je ne vois pas autre chose », glisse une source en interne –, cela n’aurait été que le dernier clou, selon plusieurs observateurs.
Un conseiller ministériel l’assure à Contexte : le débarquement de Luc Rémont « n’est pas une réaction épidermique de l’État ». L’éviction du PDG d’EDF n’a, selon lui, rien à voir non plus avec de prétendus conflits personnels, même si un fin connaisseur des dossiers reconnaît « une difficulté relationnelle entre Luc Rémont et Alexis Kohler [le secrétaire général de l’Élysée, ndlr] depuis plusieurs mois ».
Le véritable moteur de la décision, c’est la conduite du programme EPR2.
« C’est vraiment le sujet industriel qui est la raison de fond. Je ne dis pas que les autres sujets n’ont pas affermi la conviction des décideurs – à l’Élysée, Matignon et Bercy – que cette décision s’imposait. Mais cela va au-delà des énervements conjoncturels », rapporte notre conseiller ministériel.
Selon plusieurs des personnes interrogées, le PDG d’EDF n’aurait jamais réussi à lever certains doutes quant aux capacités et à la structuration du groupe pour répondre au défi colossal qui l’attend.
« Sur le plan industriel, deux ans ont été perdus sur la réussite concrète de l’EPR2, dont le design n’est toujours pas abouti et dont le modèle financier n’est toujours pas bouclé », s’agace un bon connaisseur du dossier.
Dans son premier rapport, achevé fin 2023 et dont Contexte a pu consulter des extraits, le comité de revue du programme EPR2 présidé par Hervé Guillou mettait déjà en garde contre les lacunes industrielles et contractuelles du projet. Il s’inquiétait que la maîtrise d’ouvrage interne, créée en 2022, n’ait pas de rôle « clairement défini » ni même « les compétences, la dimension et les prérogatives » suffisantes, par rapport aux pratiques habituelles de l’industrie.
La mission constatait une défaillance dans la coordination entre l’ingénierie et le travail avec les fournisseurs. Elle relevait en outre l’absence d’une compétence spécifique, l’ingénierie de chantier, et un « point critique sur la capacité en ressources et compétences du génie civil ». Enfin, elle alertait sur « des stratégies contractuelles [ne reflétant] pas les ambitions partenariales d’EDF et n’encourage[ant] pas le succès collectif ». Le comité soulignait en particulier des clauses « trop souvent déséquilibrées », sur le partage des risques, des responsabilités, des dommages, des décalages du planning, des assurances, etc.
« Paralysie décisionnelle »
Le second rapport de la mission, révélé par Contexte en septembre 2024 et qui a validé les plans génériques (« basic design ») des futurs réacteurs, était certes moins sévère mais soulignait des insuffisances persistantes.
Malgré la réorganisation de ses directions, Luc Rémont n’aurait pas réussi à lever les incertitudes planant sur la conduite du programme. « La nouvelle organisation mise en place par le PDG d’EDF ne produit pas les effets escomptés de sécurisation du programme EPR2 », affirme un interlocuteur, qui évoque une « paralysie décisionnelle » au sein de la direction.
L’exécutif a perdu patience et demande désormais à EDF d’améliorer la maîtrise industrielle du programme. « [Cela nécessite] d’avoir résolu un certain nombre de questions qui sont encore ouvertes, en termes de stratégie industrielle, de partage des responsabilités entre EDF et certains de ses grands sous-traitants », précise le gouvernement à la presse.
« Il faut également remettre à plat la relation entre EDF et ses fournisseurs. Passer d’une politique d’achat à une véritable politique industrielle, partenariale, dans laquelle EDF trouve avec ses fournisseurs un schéma de contractualisation et de fonctionnement qui partage les risques et les gains éventuels. Et puis il faut consolider l’ensemble de l’organisation interne d’EDF et du pilotage du projet en termes de moyens, moyens humains, moyens informatiques, etc. », énumère l’exécutif.
Voici, à l’en croire, les raisons qui ont conduit le gouvernement à placer la conduite du programme sous la tutelle de la délégation interministérielle au nouveau nucléaire (relire notre brève) et à proposer de remplacer Luc Rémont par Bernard Fontana. « [Son] recrutement est censé accréditer la thèse de la volonté de renforcer la maîtrise du projet industriel. Ce sera de fait le cas car [il] a une bonne vision de ces sujets », juge une source au sein des pouvoirs publics. Laquelle souligne tout de même que « le moment est bien mal choisi quand on voit le nombre de dossiers lourds en cours ».